Terre, terrain, territoire



« Terre, terrain, territoire »

Thème des « Rendez-vous aux Jardins » 2009

La terre est le fondement du jardin, elle nourrit ses végétaux, détermine sa forme, construit ses reliefs et l’inscrit dans un paysage allant au delà de sa parcelle.

La thématique choisie pour l’édition 2009 de Rendez-vous aux jardins « Terre, terrain, territoire » ne couvre pas seulement l’aspect pédologique et peut se décliner selon une approche scientifique bien sûr, mais aussi par une approche historique culturelle et esthétique, sans oublier le développement durable.

Depuis la Renaissance, les grands traités d’art des jardins comme La recepte véritable... de Bernard Palissy (1563), Le Théâtre d’agriculture d’Olivier de Serres (1600), Le Traité du jardinage de Jacques Boyceau (1638), Le jardin de plaisir de Claude Mollet (1651), La Théorie et la pratique du jardinage d’Antoine-Joseph Dézallier d’Argenville (1709), L’Art des jardins d’Édouard André (1879) ou Le bon jardinier (1992) ont souligné l’importance de la terre dans la composition d’un jardin. Tous ont évoqué ses propriétés, sa texture et sa structure et les amendements nécessaires à une meilleure productivité. Ils ont également montré l’importance du choix du terrain et comment le modifier, le modeler pour qu’il soit plus productif ou plus attractif. Dès la période moderne, la plupart des auteurs ont présenté les interactions entre les jardins et le territoire et notamment l’influence de l’aménagement des uns sur l’autre.

Ces questions inscrites dans l’histoire des jardins depuis très longtemps sont toujours à l’ordre du jour.

Terre

« Aussi longtemps que j’ai été un spectateur lointain et distrait du travail des jardiniers, je considérais ceux-ci comme des personnes d’un esprit particulièrement poétique et délicat qui cultivaient le parfum des fleurs en écoutant le chant des oiseaux. Aujourd’hui que je vois la chose de plus près, je me rends compte qu’un vrai jardinier n’est pas un homme qui cultive les fleurs : c’est un homme qui cultive la terre, c’est une créature qui s’enfouit dans le sol, laissant le spectacle de ce qui est en dessus à nous, les badauds, bons à rien. Il vit enfoncé dans la terre. Il se bâtit un monument en amoncelant de la terre. S’il arrivait au jardin dit Paradis, il reniflerait d’un air extasié et, dirait : " Bon Dieu, ça, c’est de l’humus ! " » (Karel Čapek, L’année du jardinier, 1929).

Le sol, défini comme la couche superficielle de la terre issue de l’altération des roches, est constitué de fractions minérales, d’air, d’eau et de matières organiques, évoluant sous l’action du climat et de la végétation. Il détermine la flore et en est son support physique et nourricier. La terre se caractérise par sa couleur, par son degré d’acidité (pH), par ses propriétés thermiques (sol chaud, sol froid), par sa texture qui relève de sa composition granulométrique (sol pierreux, sableux, terre glaise, sol limoneux...), par sa structure (meuble, compact, lourd, léger, granuleux...), par ses composants minéraux ou organiques (humus, silice, calcaire...). Le sol peut évoluer sous l’effet d’un travail mécanique (rotation culturale, labourage, binage...) ou être amélioré volontairement afin de s’adapter à d’autres cultures (fertilisation, amendements...).

Aujourd’hui confronté à la nécessité de favoriser la préservation des écosytèmes et, d’une manière générale, la biodiversité, l’homme développe plusieurs méthodes de gestion et d’entretien des sols ainsi que des méthodes alternatives de jardinage indispensables à la pérennité des jardins et des paysages. La préparation et l’ameublissement du sol sont indispensables pour permettre aux plantes de bien se développer. Quelle que soit la nature de la terre, il convient de respecter l’organisation du sol en couches distinctes afin de préserver les êtres vivants, des vers de terre aux bactéries, qui en font toute la richesse et détiennent les clés de la fertilité du jardin.

Terrain

Les grands créateurs de jardins (d’Olivier de Serres à Gilles Clément) ont tous souligné l’importance du choix du terrain pour aménager un jardin. Qu’ils l’appellent « l’assiette », « le fonds », « le siège » ou plus récemment « le site », le choix est déterminant.
Avant tout aménagement, un relevé topographique est nécessaire car il sert à déterminer les caractéristiques du terrain et à les projeter sur un relevé ou un plan.
Les opérations de terrassement servent à modifier la forme naturelle d’un terrain pour y créer des reliefs et aménager des systèmes hydrauliques. Ces reliefs peuvent prendre la forme de terrasses, amphithéâtres, vertugadins, vallonnements, ou buttes artificielles comme dans le Garden of Cosmic Speculation créé par Charles Jencks en Écosse.

Le sol conserve par ailleurs toute la mémoire des opérations passées et constitue ainsi un matériau important pour l’archéologie des jardins, leur histoire et leur évolution. En France, l’archéologie des jardins est une discipline récente, on fouille des jardins d’agrément depuis une quinzaine d’années en s’inspirant de méthodes mises en œuvre en Angleterre et en Italie. Dans notre pays, les parcs et jardins de Vallery, de Saint-Cloud, de Chamarande, de Marly, de Méréville, de Versailles, de Sauvan, du musée Rodin à Paris, d’Olivier de Serres au Pradel, de la villa gallo romaine de Richebourg, du Croscro, de Kerjean... ont fait l’objet de prospections archéologiques. De ces fouilles, une idée principale se dégage : le jardin est un espace en évolution, chargé de dynamique. À travers cette histoire en profondeur, on réévalue l’importance de la phase de préparation et de fondation du jardin. L’archéologie des jardins s’applique à révéler et à interpréter les traces invisibles des interventions paysagères qui en ont jalonné l’histoire, elle ouvre la voie à une nouvelle compréhension des structures profondes du site et de son intégration dans l’environnement.

Cette connaissance du terrain en profondeur présente le grand intérêt de montrer la dynamique du jardin à l’œuvre qui n’est pas celle d’un modèle, projeté une fois pour toutes, puis conservé et restauré ; au contraire, le jardin vit et change au cours du temps. Elle permet également de poser la question de sa restauration et notamment du choix d’un état de référence. Cet état de référence est-il celui qui a laissé le plus de documents figurés ou celui des formes encore visibles ?


Territoire

Même si le jardin est un espace clos, il est indissociable du territoire défini comme « une étendue de terre dépendant d’un état, d’une ville, d’une juridiction, ... » par le dictionnaire.
Tout jardin s’inscrit dans un contexte territorial, dans une géographie qui va bien au-delà des limites parcellaires. Dès sa création, il bouscule les réseaux existants (hydrographiques, hydrologiques, routiers, humains...), redistribue les cartes des interrelations (l’eau est détournée, captée, canalisée ; des routes sont déviées, modifiées, créées ; les villages, les villes s’organisent différemment autour...). Par ailleurs, il fait intervenir de nouveaux acteurs (création d’emplois pour son entretien) ou modifie les écosystèmes : certains habitats sont détruits alors que d’autres sont créés, d’autres écosystèmes naissent et vont interagir avec l’extérieur du jardin.
Depuis le xiie siècle, les moines cisterciens aménagent le territoire. Pour transformer les vallées en terres fertiles et prospères qui firent leur renom, les cisterciens ont dû les drainer, et les amender, construire des digues, creuser des canaux, déplacer le lit des rivières, dévier les crues, et inventer des stratagèmes de toutes sortes afin de rendre le site habitable. Les abbayes, tout comme les grands domaines seigneuriaux du xviie siècle, avec jardins et parcs, constituent un réseau territorial ramifié mais hétérogène et discontinu montrant la pluralité des territoires que cela impose de prendre en compte pour parvenir à une approche domaniale du paysage.

Que reste-t-il aujourd’hui de ces aménagements sur le territoire ? Réseaux hydrauliques tentaculaires, perspectives, pattes-d’oie ou grandes percées des domaines de Versailles, Sceaux, Compiègne, Ponchartrain, Bailleul, Digoine... demeurent comme axes structurants du paysage urbanisé c’est à dire du territoire. Le lien visuel entre le lieu du jardin et son environnement est souvent conservé ou mérite de l’être tout comme les liens sociaux et économiques mis en place de longue date.

Une approche territoriale du jardin permet de comprendre que celui-ci n’est pas qu’une petite enclave de paradis, un îlot déconnecté de son environnement. Une telle démarche, ainsi que le recours aux différents outils réglementaires existants permet d’éviter des dommages irrémédiables pouvant être causés par l’installation, même à distance, d’infrastructures diverses.

Argumentaire établi par Marie-Hélène Bénetière

Ministère de la Culture et de la Communication - Direction de l’architecture et du patrimoine - Bureau de la conservation du patrimoine immobilier, des jardins et des espaces protégé

Document à télécharger : Actes de la journée d’étude organisée le 4 février 2009 sur "Terre, terrain, territoire" par la direction de l’architecture et du patrimoine et le Conseil national des parcs et jardins.